Origine des lettres de l’alphabet


Les lettres de l’alphabet ont une origine pictographique.

Exemple : la lettre de A l’alphabet latin est issue du alpha grec, lui-même issu d’une lettre phénicienne. A l’origine, on trouve un pictogramme correspondant au mot ‘aleph’ = ‘bœuf’ en sémitique. Le signe représente une tête de bœuf avec ses cornes, il subit une rotation de 90° à droite en phénicien, puis une seconde rotation de 90° à droite en grec et en araméen, de sorte que les cornes sont désormais tournées vers le bas. Utilisé initialement pour représenter l’objet ou le signifié, le signe en vient à représenter l’initiale du signifiant correspondant (selon le principe de l’acrophonie) : en phénicien, il représente une consonne glottale, et est utilisé en grec pour représenter une voyelle (alpha).

Une lettre a (fondamentalement) un nom (c’est-à-dire un signifiant représentant originellement un signifié) et une valeur phonographique, celle du premier segment du signifiant dont la lettre est le signifié (acrophonie). En outre, dans un alphabet, les lettres sont disposées dans un ordre fixe (le mot alphabet est lui-même formé du nom des deux premières consonnes de l’alphabet grec). L’origine de cet ordre demeure mystérieuse et se perd en tout cas dans la nuit des temps.

Si le principe de l’origine pictographique de l’alphabet est établi, l’origine d’un certain nombre de lettres reste inconnue. Voir Calvet 1999 : 128 sq. pour une analyse de chacune des lettres des premiers alphabets.

Généalogie des alphabets

Aux origines des alphabets, il y a les écritures protosinaïtiques (attestées par quelques inscriptions trouvées dans le Sinaï) et datant du IIe millénaire av. J.-C. En sont issues :

  1. a) des écritures nord- et sudarabiques (descendant : éthiopien)
  2. b) le phénicien, d’où sont issus :

– le grec (VIIIe s. av. J.-C.). Descendants principaux : étrusque (VIIe s. av. J.-C.), latin (Ve-IVe s. av. J.-C.), runique (IIIe s. av. J.-C.), gotique (IVe s.), géorgien (Ve s.), arménien (Ve s.), cyrillique (IXe s.). Voir plus bas.

– l’araméen (Xe-VIIIe s. av. J.-C.). Descendants principaux : hébreu carré (VIe s. av. J.-C.), arabe (IVe-Ve s.), les écritures d’Asie centrale (mongol, ouïgour, mandchou) et (filiation plus incertaine) les écritures du subcontinent indien (brahmi, nagari, tibétain), les écritures du sud de l’Inde (tamoul, singalais), les écritures du sud-est de l’Asie (khmer, birman, thaï, laotien), les écritures du monde indonésien (javanais, etc.)

Toutes les écritures alphabétiques remonteraient donc à une même origine.

L’alphabet grec et quelques-uns de ses descendants

Avant l’alphabet grec tel que nous le connaissons, une autre écriture a servi à transcrire du grec, le linéaire B, découvert au début du XXe siècle et déchiffré en 1953. Sur le système du linéaire B, voir la page ‘Linear B’ sur le site http://www.ancientscripts.com/linearb.html (en anglais).

Du phénicien au grec

L’alphabet grec est issu de l’alphabet phénicien. Mais l’alphabet phénicien, utilisé pour transcrire une langue sémitique, ne représentait que les consonnes : dans les langues sémitiques, le sens lexical est représenté par le squelette consonantique du mot, les voyelles ne correspondant qu’à des variations de l’utilisation d’une même racine lexicale.

L’utilisation de cet alphabet pour le grec – langue indo-européenne – nécessitait une double adaptation : d’une part, certains signes représentant des consonnes du phénicien inexistantes en grec étaient inutiles, d’autre part, il fallait des signes pour représenter les voyelles. L’innovation du grec a consisté à utiliser les signes « inutiles » de l’alphabet phénicien pour transcrire certaines voyelles et à en créer de nouveaux pour les autres voyelles.

– signes consonantiques du phénicien utilisées pour des voyelles : alpha (< bœuf), epsilon (?), upsilon (< clou, cheville ?), omicron (< œil)

– créations originales : iota (peut-être issu d’une lettre phénicienne ?), omega.

Alphabet étrusque et alphabets de langues italiques

L’alphabet étrusque, directement inspiré de l’alphabet grec, a été utilisé du VIIe au IVe siècle dans la péninsule italique. De même les alphabets utilisés pour transcrire différentes langues pratiquées dans la péninsule avant qu’elles ne soient supplantées par le latin.

Alphabet runique

L’alphabet runique – le futhark – est attesté par des inscriptions en langues germaniques à partir du IIIe siècle et jusqu’à la fin du Moyen Age, en Scandinavie, dans le nord de l’Allemagne et les îles anglo-saxonnes essentiellement. Les plus anciennes constituent les premiers témoignages écrits sur les langues germaniques (mis à part la citation de quelques mots germaniques chez des historiens latins comme Tacite). Les inscriptions runiques les plus anciennes sont de courts textes gravés sur des objets mobiliers (dédicaces, indications de l’artisan ou du propriétaire). Plus tardivement, le runique a servi à des inscriptions sur pierre.

Les origines de l’écriture runique ne sont pas entièrement éclaircies. Selon Musset 1965, la forme des lettres témoignerait d’une influence nord-étrusque, hypothèse qui serait étayée par les découvertes de l’archéologie.

L’alphabet runique existe en deux versions : une version ancienne à 24 signes (futhark ancien) et une version plus récente, apparue au IXe siècle, à 16 signes (nouveau futhark).

Les six premiers signes correspondent respectivement à : f, u, th (comme anglais thick), a, r et k. Ce sont eux qui ont donné leur nom à cet alphabet qui, comme les alphabets grec ou latin, a un ordre bien établi (mais différent de celui du grec).

– Pour plus de précisions sur le runique, voir l’Introduction à la runologie (de 470 pages) de Musset 1965.

– Des polices runiques sont disponibles (entre autres) à partir du site http://www.marges-linguistiques.com (cliquer sur outils linguistiques).

– La liste des caractères runiques définis dans le standard Unicode est disponible en téléchargement sur http://www.unicode.org/charts/PDF/U16A0.pdf.

Alphabet gotique

L’alphabet gotique, utilisé pour transcrire la langue gotique (langue germanique utilisée par les Gots installés à l’époque sur les bords occidentaux de la Mer noire), nous est connu surtout par de larges fragments d’une traduction de la Bible effectuée par l’évêque Wulfila au IVe s. ap. J.-C. L’alphabet a été créé par Wulfila, essentiellement à partir de l’alphabet grec et, pour certaines lettres, de l’alphabet latin. Mais il existe aussi des analogies entre quelques lettres et des runes. La langue gotique s’est éteinte au XVIIIe s. (Voir pour plus de précisions Mossé 1942 et Braune & Ebbinghaus 1973).

– Des polices gotiques sont disponibles (entre autres) à partir du site http://www.marges-linguistiques.com (cliquer sur outils linguistiques).

– La liste des caractères gothiques définis dans le standard Unicode est disponible en téléchargement sur http://www.unicode.org/charts/PDF/U10330.pdf.

Alphabet cyrillique

L’alphabet cyrillique employé actuellement pour l’écriture de plusieurs langues slaves (russe, ukrainien, bulgare, serbe) a son origine dans un autre alphabet, l’alphabet glagolitique (inspiré de l’alphabet grec), créé par les moines Cyrille et Méthode au IXe siècle dans le cadre de l’évangélisation des Slaves du Sud et de la traduction des textes religieux. L’alphabet cyrillique lui-même est une création postérieure. Initialement de 43 signes, il a été remodelé à l’époque de Pierre le Grand et réduit à 34 signes.

– La liste des caractères cyrilliques définis dans le standard Unicode est disponible en téléchargement sur http://www.unicode.org/charts/PDF/U0400.pdf (Cyrillic) et http://www.unicode.org/charts/PDF/U0500.pdf (Cyrillic Supplementary).

 

Ecritures latines

L’alphabet latin

Inspiré de l’alphabet étrusque, l’alphabet latin était constitué au IIIe siècle av. J.-C. de 19 lettres : ABCDE FHIK LMNOP QRSTU. Ensuite ont été créés G (à partir du C), X, Y et Z (empruntés au grec). J, V et W sont des créations beaucoup plus tardives.

Du fait de la puissance de l’empire romain et ensuite du fait du rôle de la civilisation occidentale, l’alphabet latin a connu une grande diffusion, y compris pour l’écriture de langues non indo-européennes : pour le turc (l’alphabet latin remplace l’alphabet arabe pour l’écriture du turc à partir de 1928 – réforme de Kemal Atatürk), pour les langues non écrites de l’ex-URSS, pour le vietnamien (en remplacement des caractères chinois), pour le chinois (transcription phonétique du pinyin adoptée en 1958).

Variantes des écritures latines

Deux types d’écriture se développent très tôt :

– écriture monumentale gravée (la capitale romaine)

– écriture sur papyrus, avec deux variantes, une variante soignée et une écriture commune classique, plus légère, avec un certain nombre de ligatures. Aux IIe-IIIe siècles se développe une nouvelle écriture soignée, l’onciale, et une nouvelle écriture commune, penchée. Sur la base de l’onciale apparaît au IXe siècle l’écriture caroline (la minuscule caroline).

Ce sont ces deux types d’écriture, qui correspondaient à des fonctions différentes, qui sont à l’origine des caractères actuels (majuscules et minuscules).

– On peut voir des exemples des variations des écritures latines sur le site http://classes.bnf.fr/dossiecr/sp-voye3.htm.

Ecriture gothique

Une variante de l’écriture caroline apparaît à partir du IXe s, avec lignes plus anguleuses (plus de ligatures aussi) : l’écriture gothique (à ne pas confondre avec l’écriture gotique utilisée par les Gots), appelée en allemand Fraktur < lat. fractura, ‘brisure’. C’est cette écriture qui a été utilisée pour les premiers livres imprimés au XVe siècle (voir les reproductions de la Bible de Gutenberg sur le site http://www.gutenberg-digital.de/), et en Allemagne, elle a continué à l’être – en concurrence avec les caractères latins – jusqu’au milieu du XXe siècle. Parallèlement à l’écriture gothique imprimée se développe une écriture cursive (Kurrentschrift), également aux lignes anguleuses, réalisée penchée ou droite.

Voici un exemple d’une variante de cette écriture manuscrite (Diese Schrift ist in Vergessenheit geraten.), l’écriture Sütterlin (Sütterlin-Schrift), utilisée dans les écoles allemandes après la première guerre mondiale, écrite ici penchée vers la droite (non à la main… mais avec une police spéciale et en italique…).

Sous le nazisme, ces écritures ont été d’abord célébrées comme « allemandes » et leur utilisation développée (sauf pour les Juifs, qui avaient obligation d’utiliser l’écriture ‘latine’). Mais après le déclenchement de la guerre, les nécessités de la propagande étant ce qu’elles étaient, les nazis décrétèrent que seule l’écriture latine devait être utilisée dans les pays occupés. Et en 1941, ils décrétèrent l’abandon de ces écritures – Fraktur et Kurrentschrift –, dénoncées dès lors comme ‘Judenletter’ – des ‘lettres de juifs’ – mais en réalité pour des raisons essentiellement politico-militaires (faire en sorte que les publications destinées à l’étranger puissent être lues par les populations des pays occupés – cf. Wehde 2000)

Ecriture imprimée et écriture manuscrite

Pour les premiers textes imprimés, les caractères créés visent à imiter le plus fidèlement possible l’écriture manuscrite soignée des scribes : l’imprimerie n’est conçue au début que comme un moyen de faire plus rapidement et plus économiquement le même travail que les copistes. L’écriture gothique qui est utilisée initialement cède bientôt la place (au moins à l’extérieur de l’Allemagne) à des caractères nouveaux, qui renouent avec les capitales romaines et avec les minuscules carolines (appelées « bas de casse » par les typographes). Parallèlement est créée une écriture penchée appelée en français italique.

– Sur les débuts de l’imprimerie et le premier ouvrage d’importance imprimé – la Bible –, voir les documents figurant sur le site http://www.gutenberg-digital.de/ (avec la reproduction de l’ensemble de la Bible de Gutenberg et de nombreux documents annexes, en allemand et en anglais).

Dans le même temps où se développe l’imprimerie, l’écriture manuscrite connaît une double évolution : d’un côté, elle tend à se relâcher au XVIe siècle parce que son champ d’application se trouve restreint par l’imprimerie, de l’autre, elle est l’objet de nouvelles recherches esthétiques (d’abord en Italie). Voir à ce sujet les planches de l’Encyclopédie de Diderot sur l’écriture.

L’écriture manuscrite connaît un nouveau relâchement à partir de la fin du XIXe siècle avec l’apparition des machines à écrire, qui tendent à limiter l’écriture manuscrite aux sphères de la vie privée. Les machines à écrire sont produites en série à partir de 1873 : machines à levier, mécaniques puis électriques, puis machines à boules – fin des années 60 du XXe s., puis machines à marguerites  – fin des années 70.

Le relâchement de l’écriture manuscrite est aussi lié, plus tard, aux nouveaux instruments pour écrire : la plume métallique, le stylographe, les stylos à bille, à pointes en feutre, etc. Le fait est aisément compréhensible : écrire avec une plume (type ‘sergent-major’ ou ‘gauloise’) nécessite plus de précautions que l’utilisation du stylo (à pompe ou à cartouche) ou du stylo à bille ou encore du stylo feutre.

« On pourrait classer les écritures des dernières générations en écritures des plumes ‘sergent-major’, des plumes ‘gauloises’, du stylo et du crayon à bille. » (Higounet 1986 : 116)

La distribution entre texte imprimé et texte manuscrit est régie socialement. Ainsi, dans la correspondance, au XXe siècle, un segment est généralement manuscrit : la signature (même si, dans la correspondance administrative et commerciale, on peut utiliser un tampon), qui, du fait qu’elle est manuscrite (et donc moins facilement imitable que les caractères d’imprimerie), sert à l’authentification du courrier. La correspondance professionnelle est généralement tapée à la machine (depuis que les machines existent), alors que la correspondance personnelle est généralement manuscrite.

Autres écritures à fonctions spécifiques

Ecritures sténographiques : notation abrégée développée à partir du XVIIIe siècle. Différents systèmes ont vu le jour en fonction des caractéristiques des langues – en France à partir de la Révolution (motivation : noter les discours prononcés dans les nouvelles assemblées législatives).

Braille

Caractères spécifiques (des groupes de points) et, surtout, tracés – en relief – sur un support spécifique avec un instrument spécifique.

– La liste des caractères braille définis dans le standard Unicode est disponible sur http://www.unicode.org/charts/PDF/U2800.pdf.

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